Haute route des Monts Célestes

Les Monts Célestes ou T’ien-chan (天山) sont une vaste chaîne montagneuse située aux confins du Kazakhstan, de la Kirghizie et de la Chine. On y trouve deux sommets de plus de sept mille mètres qui sont les plus septentrionaux de la planète, le Pobieda 7439 m et le Khan Tengri 7010 m. Et des dizaines de sommets de plus de 6000 mètres, séparés par des immenses formations glaciaires n’ayant rien à envier à celles de l’Himalaya, pouvant atteindre plusieurs dizaines de kilomètres de longueur. Mais contrairement aux montagnes du Pamir plus au sud, ces montagnes subissent un climat assez instable, les journées de beau temps sont relativement rares même en plein été, et peuvent brusquement laisser la place à des averses de pluie ou de neige. À cela s’ajoute le fait que les vallées descendant de ces montagnes sont très peu peuplées — aux rigueurs des hivers locaux se sont ajoutées les vicissitudes de l’histoire communiste — et que le massif est lui même très isolé. Il y a très peu de routes d’accès, des vallées entières sont restées entièrement sauvages, ce qui rend indispensable le recours au seul moyen de transport vraiment adapté à la région : l’hélicoptère de transport de masse. Ces énormes appareils de fabrication soviétique, pouvant transporter jusqu’à trois tonnes de charge utile, sont aujourd’hui utilisés par les armées kazakhes et kirghizes qui louent leurs services pour toutes les expéditions et treks dans la région. Le matériel, le ravitaillement, les porteurs et les touristes : tout est transporté par hélicoptère. Toutes ces conditions font que la région est très peu visitée des touristes et même relativement méconnue.

J’ai effectué ce voyage avec l’agence Allibert, mettant ainsi entre parenthèses ma fidélité à Terdav qui proposait il est vrai un voyage bien moins intéressant. Un périple vendu comme « voyage d’exception », qualificatif entièrement mérité par les conditions particulières de ce voyage et par l’isolement, la grandeur et la beauté des paysages, la taille et le caractère exceptionnel du massif ; exceptionnel également le prix, certes justifié tant par les coûteux transferts en hélicoptère que par l’encadrement par un guide de haute montagne français. Toutefois, on pourra déplorer quelques économies de bout de chandelles réalisées par l’agence, la plus flagrante étant le vol via Istanbul durant deux fois plus de temps qu’un vol direct. Également, mais c’est sans doute plus difficile à changer, les carences du prestataire local (surtout au niveau des bivouacs et de la nourriture).

Ce voyage a donc débuté par 18h de trajet escale comprise, depuis le début de l’après-midi jusqu’à un atterrissage sur les 6h du matin à l’aéroport d’Almaty (Алматы), la plus grande ville du Kazakhstan mais qui n’en est plus la capitale. Nous n’étions que deux personnes du groupe à avoir emprunté cet avion, et nous n’avons eu le droit qu’à quelques heures de sommeil avant de rejoindre les autres qui nous attendaient pour une visite touristique de la ville. Visite que nous avons effectuée sous une pluie battante. Nous commencerons ici par la cathédrale Zenkov située dans le parc Panfilov en plein centre de la ville. Cette église orthodoxe, encore utilisée de nos jours par l’importante minorité russe de la ville (environ 40 % de la population). Construite en 1904 (sans un clou !), elle fut fermée pendant la période soviétique.

Almaty signifie « riche en pommes » et s’appelait jusqu’à l’indépendance (en 1991) Alma-Ata, un contresens stalinien qui signifie « grand père des pommes ». La ville, construite dans une zone sismique, est située à 800 m d’altitude au pied de la chaîne de l’Ala-taou transilien, un contrefort du T’ien-chan dont les sommets enneigés dépassent les 4500 mètres. La sismicité est l’une des raisons officielles du transfert de la capitale à Astana. Un transfert que la guide francophone qui nous accompagnait pour cette visite, de souche russe mais née à Almaty, ne semblait toujours pas avoir digéré.

Continuant la visite du parc Zenkov, voici le mémorial à la seconde guerre mondiale et la flamme au soldat inconnu, pur exemple d’architecture soviétique qui continue à être entretenu par les autorités kazakhes. Il est étonnant de constater que malgré l’indépendance du pays, les Kazakhs (et je pense pas uniquement ceux qui sont d’origine russe) continuent de se revendiquer du patriotisme soviétique. Du moins en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale ; la guerre bréjnevienne d’Afghanistan, qui dispose elle aussi de son mémorial dans ce parc Zenkov, est pour sa part beaucoup moins bien acceptée.

Terminant la visite d’Almaty, voici son marché : c’est interdit d’y prendre des photos, mais nous n’avons aperçu le panneau qu’après les avoir prises ! Les marchandes sont majoritairement kazakhes, mais on y trouve aussi quelques Russes, principalement autour du rayon charcuterie… On notera aussi le très fourni rayon de boucherie chevaline, une tradition semble-t-il de la région mais à laquelle nous n’avons pas goûté (ce dont je ne me plaindrai pas trop…). 

La dernière photo a été prise dans le quartier de la mairie (autrefois celui du gouvernement), sur l’un de ses monuments se trouve l’emprunte de la main du dictateur-président Nazarbaïev mais je n’ai pas tout écouté des explications de notre guide. On notera que ce quartier n’est pas le plus animé…

Alors qu’il n’avait pas cessé une minute de pleuvoir à verse durant toute cette visite, ainsi que l’après-midi qui a suivi, un temps totalement dégagé nous a permis d’apercevoir le lendemain matin les sommets de l’Ala-taou transilien. La photo a été prise depuis les fenêtres de notre hôtel, on distingue émergeant des arbres, le clocher de la cathédrale Zenkov.

Une longue journée de route nous séparait de Karkara, le grand camp de base, point de départ de toutes les expéditions kazakhes au T’ien-chan (Қарқара en cyrillique : on notera les cédilles aux « қ » qui sont une spécialité locale). Journée au cours de laquelle nous avons traversé des paysages de steppe assez dénudés, et franchi quelques cols. Endroit le plus remarquable : le cañon de Tcharin (Чарын) dans lequel nous avons pique-niqué (mais nous avons dû renoncer à nous y balader faute de temps). Très joli, mais malheureusement beaucoup de détritus, proximité de la route oblige.

Si nous avons dû abréger la halte de midi, c’est que nous attendait pour la fin de journée une véritable kafkaïerie locale : le passage de frontière. Une halte forcée dont nous avons eu bien de la peine à comprendre les tenants et les aboutissants. Du temps de l’Union soviétique tout était simple : un seul visa suffisait et on pouvait se balader dans toute la région. Mais depuis l’indépendance si chèrement acquise par les potentats locaux, des visas sont nécessaires pour passer d’un pays à l’autre — pas que pour les touristes d’ailleurs, pour les autochtones aussi. Manque de chance, les montagnes du T’ien-chan sont partagées entre plusieurs pays, la Chine et la Kirghizie majoritairement, mais un peu aussi le Kazakhstan ; l’itinéraire de notre randonnée devait se dérouler à part égale entre ces deux derniers pays. Fallait-il donc faire tamponner son passeport à chaque franchissement de crête ? Tout de même pas ! Il n’y a quand même pas un douanier sur chaque col, le pauvre crèverait de froid ! Alors, pourquoi exiger pour ce voyage, un visa double entrée kazakh et un visa simple entrée kirghize ? En fait tout simplement parce que la route d’accès à Karkara passe en Kirghizie. Sur quelques kilomètres seulement, mais ça suffit pour qu’il y ait un poste frontière et donc tampon des passeports obligatoires. Oui, mais Karkara c’est au Kazakhstan ? Juste à côté de la frontière il est vrai. Mais sur le dernier pont avant d’arriver et qui permet de repasser de l’autre côté, il n’y a pas de douanier. En clair, il nous a fallu acheter un second visa et faire la queue (plus d’une heure car il y avait un autre groupe devant nous), juste pour ces quelques kilomètres de route, avant de rentrer à nouveau « clandestinement » au Kazakhstan et de faire une bonne partie de trek dans l’illégalité. 

Sauf que notre guide, lui, s’est trompé dans les dates de son visa kirghize. Impossible pour lui de passer le poste ! Il y avait heureusement un plan B, emprunter une jeep qui menait à Karkara par une piste à peine carrossable, mais sans quitter le territoire kazakh. C’est ce qu’il a fait, ça a d’ailleurs failli mal tourner parce que la jeep en mauvais état a manqué de peu l’accident.

(Ci-dessus les contreforts du T’ien-chan à proximité de Karkara. Ces neiges ne sont pas éternelles, il s’agit des restes des précédents jours de mauvais temps).

Karkara : un passage quasiment obligé pour qui veut se rendre dans les Monts Célestes. Sur une verte prairie à 2200 m d’altitude, au pied des premières pentes du massif, un étonnant alignement au cordeau de tentes familiales toutes identiques. Quelques commodités, et un réfectoire commun où de jeunes serveuses kirghizes s’activent. Le tout dirigé d’une main de fer par le tout-puissant patron de l’agence, Kazbek Valiev, une sommité paraît-il au Kazakhstan dont il fut le premier citoyen à gravir l’Everest, il y a tout de même quelques années de ça. Rendre possibles des expéditions et des treks dans les Monts Célestes, avec l’altitude, le climat, l’étendue du massif, l’isolement, les frontières, les glaciers, gérer les rotations quotidiennes d’un énorme hélicoptère, recruter des porteurs, assurer la logistique… cela requiert toute une organisation, pour ne pas dire une mafia. À plusieurs reprises nous nous rendrons compte de l’opacité qui semble régner dans les rouages de cette agence, du peu de prise que sembleront avoir les simples suggestions que nous pourrons émettre. Nous apercevrons Valiev à plusieurs reprises (notamment à chaque passage de l’hélicoptère), mais notre guide français Phlippe Légier sera le seul à véritablement avoir eu des contacts avec lui, au cours de difficiles négociations systématiquement arrosées de Vodka (et il est clair que de ce côté Valiev possède une bonne longueur d’avance).

Nous ne sommes pas partis à pied de Karkara mais avons dû endurer une journée entière de piste dans un camion 6×6. Le genre de bétaillère dont ils sont si friands dans les ex pays soviétiques, d’où il est à peine possible de regarder le paysage. Avant de partir nous avons aussi dû nous plier à un rituel : la pesée des sacs. Ce voyage était très complexe dans son déroulement, nos bagages devant être portés par des chevaux dans un premier temps, puis par des porteurs et enfin être héliportés. D’où un strict contingentement de leur poids ; mais tout le matériel de montagne (piolets, crampons, cordes et affaires chaudes), dont nous n’avions pas besoin au début pour l’acclimatation, pouvait dans un premier temps être laissé à Karkara d’où il serait acheminé par hélicoptère jusqu’au glacier de Semienova (je ne dis pas dans quel état nous avons retrouvé nos affaires, d’ailleurs).

Les pentes inférieures des montagnes du T’ien-chan ressemblent beaucoup aux Alpes : de vertes prairies, des forêts de conifères puis des alpages avant d’atteindre le domaine minéral, les glaciers et les neiges éternelles. On ne serait donc pas tant dépaysé que ça n’était la taille du massif, et surtout le caractère sauvage des lieux : on ne trouve aucun chalet dans ces vallées, qui sont presque entièrement vierges de toute présence humaine (il faut dire que l’hiver il fait -30°C par ici !).

Quelques rares nomades kirghizes habitent toutefois ces montagnes au cours des mois d’été. Ils vivent dans des yourtes, élèvent des troupeaux, fabriquent des yaourts et du fromage de chèvre… qu’ils offrent aux touristes de passage. Leurs enfants savent monter à cheval dès le plus jeune âge (avant de savoir marcher disent certains), c’est l’un des fondements de la culture kirghize. Nous verrons deux ou trois yourtes par la suite durant le trek, dont une seule habitée, celle de ce premier jour. 

Il semble qu’il y ait beaucoup moins de nomades que par le passé, Staline, mais également sur le versant chinois la Révolution Culturelle, s’étant occupés d’eux. 

Nous quittons bientôt la vallée de la rivière Karkara, et avec elle le tracé de la frontière kazakho-kighize (que nous avions été amenés à couper une bonne demi-douzaine de fois dans la matinée !). Alors que nous nous enfonçons maintenant dans le territoire kazakh, nous tombons bientôt sur un improbable poste de police. Les palabres durent une bonne demi-heure : vont-ils accepter que nous n’ayons pas le bon tampon, et qu’accessoirement nous n’ayons pas tous le même tampon ? Je voyage encore avec un passeport d’avant le 11 septembre 2001, vieux modèle, pas optique, pas biométrique, et ne s’ouvrant pas dans le même sens que les autres : il est clair que cela les intrigue 

La piste devient plus difficile l’après-midi, le camion doit plusieurs fois traverser le torrent à gué. Nous arrivons finalement à notre premier camp, Kokjare, situé à 3000 mètres d’altitude environ. Les tentes ont déjà été montées par les muletiers qui assureront les jours suivants le transport de nos bagages. Mais il y a un problème : aucun matelas n’a été prévu, et Allibert ne nous avait pas dit d’apporter les nôtres. Philippe a dû écrire à Kazbek avant que le chauffeur ne reparte, et le problème a été résolu le lendemain par l’acheminement de matelas… en hélicoptère ! (je n’ose imaginer combien cela à pu coûter !).

Afin de nous mettre en jambes, et comme nous n’avions pratiquement pas encore marché, notre guide nous a proposé une petite montée sur un monticule herbeux surplombant le camp, à 3200 m environ. Pas de sentier bien évidemment… et un rythme soutenu ! Alors que nous n’étions guère acclimatés. Il est clair que j’étais tombé dans un groupe de sportifs !

La journée du lendemain s’est avérée moins physique en comparaison. Nous avons commencé par l’ascension d’un col, celui de Koubergienty (Кубергенты), 3560 m d’altitude environ. La montée est assez douce, suivant le fond d’une vallée herbeuse jusqu’à la pente finale. Le beau temps de ces deux derniers jours perdurait, ce qui nous a permis de bénéficier de l’un de nos plus beaux panoramas sur la chaîne du T’ien-chan central, ce monde de rocs et de glace vers lequel nous allions petit à petit nous diriger.

J’ai passé des heures, une fois rentré à Paris, à tenter d’identifier à l’aide de cartes et de Google Earth, tous les sommets visibles sur cette photo (ainsi que de nombreux autres) : voir le résultat en note. Les deux « 7000 » du massif sont tous deux visibles sur la photo. Le Khan Tengri, 7010 m, est la pyramide presque parfaite située sur la gauche : nous aurons l’occasion de le revoir à maintes reprises, et de beaucoup plus près, au cours de ce voyage. Tel n’est pas le cas par contre du pic Pobieda (Пик Победы), 7439 m, point culminant des Monts Célestes situé sur la frontière kirghizo-chinoise. Il émerge ici à peine des nuages, mais c’est la seule fois de tout ce voyage où nous aurons l’occasion de l’apercevoir.

La suite de la journée a vu le premier conflit entre notre guide Philippe et les membres de l’organisation locale. Ces derniers souhaitaient que nous attendions au col le passage des muletiers, très en retard après le démontage du premier camp. Ce à quoi notre guide s’est refusé, préférant repartir tout de suite. Au lieu d’emprunter l’itinéraire normal de redescente, les locaux nous ont alors entraînés sur un parcours de crêtes, d’un intérêt assez limité : il était évident que le seul but était de nous retarder. Plusieurs personnes du groupe ont râlé, et nous sommes finalement redescendus pour pique-niquer, ce qui a permis aux muletiers de nous rattraper. Pourtant l’étape était loin d’être terminée, restaient encore quelques traversées de torrent à gué ainsi qu’une remontée sur l’autre rive et une assez longue progression en balcon. Le tout avant de rejoindre le second camp, Tiouk Kopak (Туюккокпак), aménagé en bordure de rivière.

La journée suivante est à retenir comme étant la journée des gués : pas moins de quatorze traversées de torrent, toutes concentrées dans la matinée ! J’avais par chance emporté de très bonnes sandales de randonnée.

En général ce genre de petit désagrément déplaît beaucoup aux touristes… Le guide m’a donc demandé le décompte exact afin de le faire inscrire dans le programme, j’espère que je ne me suis pas trompé !

Au confluent avec la vallée d’Ulken Kolpak (Улькен-Кокпак), nous sommes au point le plus bas du trek : 2207 m. C’est une vallée plus large, desservie par une piste de 4x4 qui aboutit à une sorte de datcha (un peu dans le genre de celle d’Artouch au Tadjikistan). Nous avons été très surpris d’apercevoir, assez haut dans les alpages, un véhicule en train d’escalader une pente assez marquée. Soudain a éclaté un coup de feu, avant que la voiture ne redescende la pente à toute allure pour rejoindre la datcha en quelques minutes. Apparemment, le passe-temps favori des gens du coin, c’est la chasse à la kalachnikov ! Du moment qu’ils ne nous prennent pas pour des lapins…

Ce n’est pas très visible sur les photos, mais le temps s’est momentanément couvert pendant cette journée. Nous nous sommes dépêchés de terminer notre pique-nique, et avons même enfilé nos capes de pluies. Mais fausse alerte : le soleil est revenu au bout de quelques minutes et l’orage a éclaté plus loin ! La météo des Monts Célestes est vraiment quelque chose d’imprévisible, nous aurons d’autres occasions de nous en rendre compte.

L’étape du jour était relativement courte, contrairement à la précédente. Arrivés assez tôt au camp de Buzunbay (Бузунбай), nous y avons eu loisir de prendre un long goûter… et même d’aller nous laver dans le torrent ce qui (du moins en ce qui me concerne…) était loin de se produire tous les jours.

Et puis il y a eu la soirée : un morceau d’anthologie cette soirée ! Nos muletiers avaient organisé une petite animation pour fêter… en fait je ne sais pas trop quoi (l’autre groupe, celui de Terdav, qui suivait le même itinéraire que nous pendant la première semaine, avait fait la fête le soir précédent). Donc ça commencé par l’allumage d’un grand feu, en amassant un très gros tas de bois enflammé avec un bidon d’essence… sans doute un peu dangereux mais on fermera les yeux, et puis ces ex-Soviétiques en ont vu d’autres ! Ensuite, accompagnés d’un tam-tam improvisé, l’équipe a chanté des chants folkloriques agrémentés de quelques danses. Bref, le genre de divertissement à l’intention des touristes dont il est rare qu’on y ait pas le droit au moins une fois dans un trek, et ce quel que soit le pays au quatre coins du monde. Très classique aussi, le fait qu’après l’exécution d’une demi-douzaine de chants ils nous suggèrent, à notre tour, d’interpréter des airs traditionnels français. C’est souvent assez piteux, parfois certains (un ou deux !) s’essaient à Frère Jacques ou à Au clair de la lune ; d’autres ressortent une chanson à la mode il y a vingt, trente ou quarante ans (les générations sont souvent assez mêlées dans les groupes…), style Brassens ou Charles Trénet ; mais il n’ y en a en général qu’un qui connaît les couplets et les autres se contentent d’ânonner le refrain. Bref, c’est là qu’immanquablement il apparaît comme une évidence que, décidément non, nous Français, nous ne sommes pas un peuple de musiciens.

Mais là où la soirée a pris un tour pour le moins inhabituel, c’est lorsque se sont piqués deux ou trois d’entre nous de chanter… la Marseillaise ! Ils ont osé ! Ceux qui ne chantaient pas se tordaient de honte… Un tel chauvinisme n’allait-il pas heurter nos hôtes ? Et puis, qu’allait en penser l’autre groupe de Français, celui de Terdav, qui campait à deux cents mètres à peine ? Enfin bref. Mais ce qui m’a le plus étonné a été la réaction de nos accompagnateurs. Ayant parfaitement compris de quoi ils s’agissait, et une fois que nous eûmes terminé, tous sans exception se sont levés, au garde-à-vous, pour nous exécuter avec brio l’hymne national kirghize. Et il n’y avait pas photo : ça c’était un chant patriotique ! Eux au moins ils y croyaient ! Tandis que nous… Enfin bref, mais je crois que c’est vraiment ça qui m’a in fine mis le plus mal à l’aise.

Une autre journée facile nous attendait le lendemain, où nous n’avions qu’à suivre le fond de la vallée de Buzunbay où avait été établi le camp. Quelques yourtes désertes dans cette vallée, mais également une ferme habitée, vendant un excellent fromage de chèvre. On passera toutefois sur les abords peu ragoûtants de ladite bâtisse.

Plus haut dans la vallée se trouve la lac de Karakol (оз. Караколь). Ce nom (qui doit signifier eau noire) se retrouve dans maints endroits d’Asie centrale. Ce lac ci est assez remarquable, notamment à cause de la géologie des environs (du granite rose). Avant d’arriver au lac, il faut cheminer parmi les hautes herbes (notre guide a dû faire la « trace »). Il n’y a plus de torrent, celui-ci semble couler dans le sous-sol, sous des épaisseurs d’éboulis.

La vallée de Buzunbay se termine par un pic enneigé d’où descend un joli petit glacier. On sent que les choses sérieuses approchent ! Pourtant, ce glacier semble tellement insignifiant à l’échelle du massif qu’aucun nom n’en est porté sur les cartes. Le temps s’est gâté dans la soirée et nous n’avons pas échappé à l’orage, comme le montre l’une de mes photos. Mais cela n’a pas empêché les plus fanatiques de notre groupe de repartir en fin d’après-midi pour une montée supplémentaire au-dessus du camp, ce dont je me suis pour ma part abstenu (et il paraît qu’ils n’ont rien vu).

Nous avons franchi le lendemain un col à 3800 m environ, pour lequel il ne semble pas exister de nom. Ce col permet de déboucher dans une vallée assez sauvage, en bas duquel se trouve un autre lac, le lac Akkol (оз. Акколь), près duquel nous camperons le soir.

De ce col il est à nouveau possible d’apercevoir quelques sommets du T’ien-chan central, et notamment le fameux pic de Marbre (6145 m) que nous aurons l’occasion de revoir de beaucoup plus près. L’ascension sa paroi ouest, balayée par les chutes de séracs, constitue un défi d’alpinisme auquel quelques fous se sont bien évidemment attaqués !

La dégradation du temps est visible sur la précédente série de photos. Et cela ne devait pas s’améliorer le jour suivant. Nous nous sommes levés sous une pluie battante, et avons, non sans hésitations d’ailleurs, quitté le camp du lac Akkol dans les mêmes conditions. Une pluie qui s’est du reste assez vite transformée en neige alors que nous montions, tandis que le brouillard ne s’est pas levé un seul instant. Au programme de ce jour, le col d’Achutor (Ашутор), altitude 3700 m environ, un col lui-même surmonté d’un dôme de pierrailles du même nom duquel on peut jouir, en théorie bien évidemment, d’un exceptionnel panorama sur toute la chaîne des Monts Célestes. 

Nous avons bien évidemment fait une croix sur le dôme et nous sommes contentés de franchir le col. Mais c’est à l’amorçage de la descente que les choses se sont corsées. Le dôme d’Achutor se trouve en effet au carrefour de plusieurs vallées, dont la topographie est assez complexe (on le voit bien dans Google Earth !). Lorsqu’on y passe dans le brouillard, se pose la question du choix de l’itinéraire de descente et la chose est loin d’être évidente. Qu’à cela ne tienne, l’accompagnateur local qui ouvrait la marche s’est engagé sans hésiter dans un couloir qui s’ouvrait devant nous. Nous avons descendu environ d’une centaine de mètres ; mais il paraissait évident, à moi qui possédais un GPS, que cette voie nous ramenait droit sur le col que nous avions franchi la veille, et il était donc peu probable qu’il s’agisse de la bonne. J’ai fait part de mes doutes à notre guide français Philippe qui a rapidement partagé mon avis, et qui nous a fait remonter pour nous engager ensuite sur le bon itinéraire, qu’il a trouvé d’ailleurs non sans peine. Mais il a été très difficile de convaincre l’accompagnateur local qui, à l’instar de bon nombre d’Asiatiques ou du moins de la mentalité qu’on leur prête, refusait de reconnaître son erreur. Ce n’est qu’un peu plus tard, lorsque les muletiers nous ont rattrapés (avec le pique-nique !), que la chose a été définitivement tranchée (le chef des muletiers, plus âgé que le reste de la troupe et qui voyageait d’ailleurs sur le dos d’une mule, semblait être le seul qui connaisse véritablement le terrain).

Le camp d’Achutor où nous avons dormi ce soir là, marquait la fin de la première partie de ce trek, la mise en jambe en moyenne montagne. Déjà au fond de la vallée était visible un important glacier blanc, épisodiquement éclairé par un rayon de soleil, et qui semblait marquer la porte d’entrée de ce monde minéral vers lequel nous allions maintenant nous rendre. Et c’est également cette seconde partie qui allait marquer le caractère atypique de notre voyage. Car les mules qui avaient jusqu’alors transporté nos bagages, ne pouvaient en aucun cas continuer sur les glaciers. Elles allaient donc être remplacées par des porteurs. Une bonne quarantaine de porteurs allait être nécessaire (alors que nous étions seulement neuf dans le groupe, sans tenir compte du guide). Des porteurs qui allaient arriver jusqu’à nous pas le moyen le plus commode pour rejoindre le camp d’Achutor… l’hélicoptère !

Donc le lendemain matin, après une attente d’une heure environ et malgré un temps encore incertain (quoique pas aussi catastrophique que la veille), nous avons tout d’abord entendu le bruit, puis plusieurs minutes après, vu apparaître un point noir dans le ciel, qui a contourné plusieurs montagnes avant de grossir très rapidement puis de se poser dans la vallée à une centaine de mètres de notre camp. Cette énorme engin militaire de fabrication soviétique peut transporter plusieurs tonnes de charge utile. À l’avant de l’appareil se trouvait notre vieille connaissance Kazbek Valiev. Plusieurs minutes sont nécessaires à l’arrêt total de la rotation des pales, ce après quoi les portes se sont ouvertes pour débarquer les porteurs et le matériel. Un article de la revue Trek Magazine (publié juste avant notre départ et qui décrivait précisément ce voyage !) décrivait en détail cette scène, en particulier les porteurs à la mine selon lui « patibulaire ». Un adjectif qui avait beaucoup stimulé l’imagination de la gent féminine de notre groupe… En tout cas, et conformément à la description du magazine, tous ces porteurs étaient très jeunes, ils s’agissait en général d’étudiants de Bichkek (la capitale kirghize) ayant choisi cet emploi estival pour financer leurs études. Notons que plusieurs d’entre eux n’étaient pas kirghizes de souche mais russes. Autre caractéristique, et sur ce point l’article avait parfaitement raison, leur manque d’habitude de la montagne et surtout leur absence totale d’acclimatation à l’altitude (le camp d’Achutor est à 3125 m environ et nous allions encore monter). Ajoutons à cela leur charge, 30 kg environ par porteur. Des conditions assez extrêmes auxquelles ils allaient devoir s’adapter avec plus ou moins de facilité.

Heureusement l’étape de ce jour était relativement courte, afin justement de leur permettre de s’adapter. Nous avons démarré en fin de matinée puis nous sommes très vite arrêtés pour pique-niquer. Les porteurs, eux, démarraient un par un, au fur et à mesure que leurs charges avaient été assemblées et pesées. Résultat, ils se sont très vite retrouvés éparpillés sur toute la longueur de l’étape, leurs disparités de niveau n’arrangeant pas les choses. Le fait est en outre que la quasi totalité d’entre eux sont partis bien après nous. Après une première partie en plat au fond de la vallée, l’étape comprenait une montée, relativement modeste mais complètement hors sentier, franchissant en outre des éboulis de gros blocs. Même pour nous le passage n’était pas totalement aisé, mais il va sans dire que pour les porteurs chargés de 30 kg la chose tenait de la gageure. Certains d’entre nous, sans doute plus que moi enclins à faire étalage de leur altruisme, ont tenté de les aider dans les passages les plus difficiles, mais ils se sont immédiatement heurtés à un refus net de leur part. Nous avons rapidement compris que ces refus, qui se sont répétés tout le long du voyage, ne tenaient pas uniquement à leur fierté et à leur culture mais aussi à des instructions explicites qu’ils avaient reçues. Ordre leur avait clairement été donné d’avoir le moins possible de contacts avec nous (sachant de toutes façons que la barrière de la langue n’arrangeait pas les choses, très peu d’entre eux, en dépit de leur qualité d’étudiants, étant capables de s’exprimer en anglais). Nous avons de ce fait et pour un certain nombre d’autre choses, ressenti l’impression d’avoir en face de nous une structure de type mafieux.

Lorsque nous sommes arrivés au camp de Nadejda (Надежда, alt. 3606 m env.), quelques tentes avaient déjà été montées par les rares porteurs nous ayant précédés. Quelques sacs étaient également là, mais pas tous (et il n’y avait pas non plus encore la tente mess). L’orage a éclaté peu après, nous nous sommes réfugiés dans une tente le temps qu’il passe. L’idée de certains d’entre nous de redescendre pour soulager les porteurs les plus en difficulté, s’est heurté à un refus catégorique des organisateurs. D’autres porteurs plus en forme sont finalement redescendus les aider, et tous sont (en tout cas ce soir là) finalement arrivés plus rapidement que nous ne l’avions craint.

La météo n’a pas été bonne pendant la nuit. Lorsqu’il m’a fallu me lever vers minuit en raison de l’altitude, la neige tombait dru et quelques de centimètres recouvraient déjà le sol. Mais le temps s’est nettement amélioré avant l’aube, et s’est relativement maintenu dans la journée. Une chance : l’étape qui a suivi, l’une des plus sauvages et minérales de ce trek, compte aussi parmi celles qui m’ont le plus plu.

Démarrant la journée du camp de Nadejda à 3606 m, nous devions tout d’abord rejoindre le col éponyme à 3900 m. Une montée modeste certes, mais qui comprenait notre tout premier passage sur glacier. Autre particularité de ce col : son positionnement sur la frontière kazako-kirghize. Un point qui était bien précisé sur le programme d’Allibert (« nous sommes en Kirghizie »), et qui paradoxalement avait induit notre guide en erreur, pensant que son visa ne devait courir qu’à partir de ce moment. En tout cas c’était à lui maintenant de passer dans l’« illégalité », pour à peine vingt-quatre heures il est vrai.

Le glacier de Nadejda, entièrement recouvert de neige fraîche, est heureusement presque totalement dépourvu de crevasses, même s’il faut faire attention à quelques bédières. Il n’y a qu’en arrivant au col qu’une crevasse s’ouvre brusquement devant nous, j’ai d’ailleurs manqué de ne pas la voir…

Une fois au col le panorama ne s’est dévoilé à nous que petit à petit (il nous a d’abord fallu contourner une sorte de lac glaciaire entièrement gelé, une présence du reste assez surprenante à cet endroit). Mais quel panorama ! Devant nous se trouve un gigantesque fleuve de glace, cinq cent mètres de large au bas mot, le glacier de Semienova (Семенова). On n’en aperçoit ni le début ni la fin : seule une toute petite tranche nous en est visible, descendant du massif selon une pente douce mais régulière. De l’autre côté du glacier, nous faisant exactement face, un glacier affluent, qui lui même n’a rien à envier aux principaux glaciers des Alpes. Deux glaciers sans doute recouverts de pierres mais aujourd’hui d’un blanc immaculé, eu égard aux précipitations de la nuit. Et puis au-delà, des sommets, des dizaines de sommets enneigés tous très spectaculaires bien qu’aucun nom ne leur soit attribué sur aucune carte. Le tout dans univers parfaitement minéral, pas un arbre, pas un brin d’herbe n’est visible à l’horizon ; un endroit totalement désert également, pas âme qui vive, pas même un sentier : rien qui ne vienne jamais troubler cette quiétude originelle… si ce n’est, une fois l’an, le passage d’un groupe Allibert !

Arrivés au col nettement avant les porteurs et nous trouvant dans l’obligation de les attendre, nous en avons profité pour monter un peu plus haut, jusqu’à un point à flanc de montagne et presque à 4000 m. La vue sur ce site extraordinaire était de là beaucoup plus complète.

Mais cette quiétude des lieux ne devait pas durer très longtemps. Car la troupe des porteurs allait bientôt arriver, et quarante porteurs en pareil lieu, cela fait du monde ! En un rien de temps le sentier de moraine du glacier de Semienova a pris des airs de montée au refuge des Écrins un jour d’affluence… Sauf que tout ce monde n’était là que pour le bien-être des seulement neuf touristes que nous étions. Y penser laissait tout de même une impression un peu bizarre…

Ayant atteint les bords du glacier nous avons obliqué vers la gauche pour progresser le long de sa moraine, et ce pendant assez longtemps (longeant à un moment un lac glaciaire). Puis nous sommes passés sur le glacier lui-même. Notre guide Philippe s’est piqué d’une petite mise en garde aux accents pédagogiques : « on fait attention, c’est dangereux de marcher sur un glacier ! ». Certainement justifié, mais tout de même un peu surréaliste dans un pareil contexte…

Le camp n’était plus très loin, et situé… directement sur le glacier (comme à Goro I…). Par chance nos tentes avaient déjà été montées par ceux des porteurs arrivés avant nous. Nous avons aussi pu retrouver les sacs avec nos affaires d’alpinisme, initialement laissés à Karkara et que l’hélicoptère avait déposées ici la veille. Mais il avait dû tout jeter sur le glacier sans aucune bâche de protection, car mon sac était complètement trempé… (plusieurs jours seront nécessaires pour qu’il sèche).

Mais tous les porteurs n’étaient pas arrivés avant nous, loin s’en faut. Certains d’entre eux étaient encore très loin et n’arriveraient finalement qu’à la nuit tombée, malades de l’altitude, et sans leur charge qu’ils auront confiée à d’autres. Mais, manifestant leur satisfaction d’avoir tous pu franchir ce premier col, les porteurs feront la fête et chanteront jusque tard dans la nuit. Sans égards pour le sommeil de leur clients d’une part, et surtout, sans la moindre anticipation de ce qui allait suivre. Leur avait-on simplement signalé que ce premier col n’était rien à côté de celui qui les attendait le lendemain ? Quand on songe aux circonstances dans lesquelles les choses allaient se passer, on se dit qu’un peu de sommeil préalable ne leur aurait de toute évidence pas nui.

Donc lever à 2h30 le lendemain main pour un départ à 3h 30 à la frontale, le plus matinal de tout ce voyage. Départ également encordés : non seulement pour nous mais aussi pour les porteurs. Enfin pour ce dernier point il convient vraiment de relativiser. Nous avions vu la veille au soir, avant l’heure du dîner, ceux d’entre eux qui étaient arrivés et valides sortir des sacs plusieurs cordes : du matériel visiblement tout neuf et très vraisemblablement aussi du premier prix. Ils ont effectué quelques exercices d’encordement, l’ambiance était à la franche rigolade, ils se prenaient en photos (beaucoup d’entre eux possédaient leur petit appareil numérique) et nous demandaient aussi de les photographier ou de poser avec eux. Soit dit en passant c’est l’un des rares moments où nous avons eu un contact un peu chaleureux avec ces porteurs. Bref, au petit matin ils commencent à former une ou deux cordées qui partent derrière nous. Mais le reste de la troupe, on ne le voit pas, et il est clair qu’au camp de ce soir où les porteurs arriveront au compte goutte… absolument aucun ne sera encordé ! Personnellement je reconstitue les choses de la manière suivante : jusqu’à l’année dernière les porteurs n’étaient pas encordés, et de toutes façons les locaux ne comprennent pas pourquoi on s’encorde alors que le glacier n’est pas pentu… Mais au retour du voyage, remplissant leur questionnaire de satisfaction Allibert, les touristes ont écrit que ce n’était pas normal que les porteurs ne soient pas encordés alors qu’eux-même l’étaient. L’incident se reproduisant d’année en année, Allibert a fini par décider qu’il fallait faire quelque chose (vous savez l’étiquette tourisme responsable, truc bidule et j’en passe). Bon, ils ont essayé de faire pression sur l’agence de Kazbek, ce qui n’est pas facile comme on le sait, ladite agence a traîné les pieds (qu’est-ce qu’ils sont pénibles ces Français), finalement et contre espèces sonnantes naturellement, ils ont consenti à acheter des cordes pour les porteurs, cordes qui n’ont du reste pas dû les ruiner… Donc, on s’encorde pour leur faire plaisir et puisqu’ils paient pour ça, du moins tant qu’ils n’ont pas le dos tourné 

Le programme de cette journée : le franchissement du col de Semienova, 4400 m environ, par un itinéraire entièrement sur glacier mais en pente assez douce. Puis, descente sur l’autre versant (à nouveau au Kazakhstan), dans une vallée qui passe au pied du pic de Marbre. Nous camperons au milieu de cette descente, sur la moraine à 4100 m d’altitude environ. La montée n’a pas été très facile. Il y a eu d’abord la météo, peu engageante, les étoiles qui étaient au départ visibles ont rapidement disparu et l’essentiel de la progression s’est effectuée dans un brouillard intermittent, la plupart des sommets étant couverts. Et surtout, l’état de la neige, absolument épouvantable, des passages durs alternant sans crier gare avec des croûtes friables sous lesquelles on pouvait s’enfoncer de plusieurs dizaines de centimètres. Des trous qui pouvaient à l’occasion dissimuler une crevasse. C’est la cordée menée par Philippe, dont je faisais partie, qui a pris la tête en passant devant les porteurs et les guides locaux, et donc c’est notre guide a fait la trace pour toute la montée (ainsi que la descente) ce qui a été pour lui une véritable épreuve. Il a toutefois réussi, quoique n’étant jamais venu ici, à rejoindre le col malgré le brouillard et l’état du terrain, s’aidant pour se guider de son GPS ainsi que de son expérience pour deviner et contourner les crevasses. Au grand dam des locaux qui auraient bien aimé passer devant afin de prouver que c’étaient eux les « patrons ».

Quelques photos prises au col ainsi qu’au cours de la redescente. On peut remarquer ce porteur décordé, ce dont personne ne semble avoir cure.

Le glacier par lequel nous sommes redescendus s’appelle le glacier de Bayankolski. Nous en avons rejoint la rive gauche dès que cela a été possible, nous décordant puis pique-niquant avant de terminer l’étape sur la moraine. Le camp n’était en fait plus très loin (4100 m d’altitude). 

Mais l’installation dans ce camp n’a pas été immédiate… Lorsque nous y sommes arrivés, les quelques porteurs qui nous avaient précédés avaient déjà déposé la plupart de nos bagages, et monté quelques tentes. Mais pas toutes, il en manquait trois (ainsi que la tente mess). La météo s’est assez vite dégradée dans l’après-midi, nous avons dû nous réfugier dans les tentes disponibles en attendant que l’orage passe (un orage de neige, je n’avais jamais vu ça avant de venir dans les Monts Célestes !). Puis le temps s’est à nouveau dégagé, notre trace de descente de la matinée était à nouveau intégralement visible à partir du col. Et en observant cette trace, nous y avons repéré un étrange point rouge dont nous avons pu par la suite confirmer la nature à la jumelle : une tente avait bel et bien été montée là bas, en plein milieu du glacier ! En fait l’un des porteurs, celui justement qui transportait les tentes, s’est estimé trop fatigué pour rejoindre le camp ce soir là et a donc monté une tente pour passer la nuit là haut. Mais nous n’avons eu cette explication que le lendemain ; lorsque dans la soirée, après plusieurs heures où nous étions restés dans l’expectative, l’un des responsables de l’équipe locale s’est simplement contenté de nous expliquer dans un anglais sans doute peu académique que one porter is missing, nous avons tous interprété que le porteur en question était porté disparu (d’où au sein du groupe des élucubrations stériles pendant toute la soirée…). Le porteur arrivera finalement avec ses tentes le lendemain en début de matinée… ce qui nous vaudra de passer une seconde nuit au même endroit, utilisant l’une des journées de sécurité prévues au programme, et que nous avons passée en sieste et en tarot.

Nous avons eu une surprise à notre réveil le deuxième jour : grand beau temps ! Comme quoi la météo peut ici être capricieuse dans tous les sens. 

Nous allions au cours de cette journée descendre le long du glacier Bayankolski ouest jusqu’à la base de celui-ci, au camp de base de Bayankol (Баянкол), un point de départ assez fréquenté pour gravir plusieurs sommets du T’ien-chan à partir du Kazakhstan. Cette descente, en balcon sur des pentes parfois assez raides, se terminait par une traversée de torrent qu’appréhendait particulièrement notre guide : l’année passée, son prédécesseur avait dû installer une tyrolienne pour faire traverser le groupe (après s’être lui-même jeté à l’eau). Pour cette raison, il a essayé de nous faire lever tôt pour pouvoir franchir le passage avant que l’eau ait trop monté ; mais l’équipe ne s’est pas montrée trop coopérative pour nous réveiller.

J’ai pris énormément de photos au cours de cette descente…

Ce fameux passage de torrent s’est terminé en pétard mouillé : le niveau de l’eau était beaucoup plus bas que l’année précédente et — malgré notre lever un peu tardif — tout le monde, porteurs compris, a pu passer sans corde en relevant juste un peu le bas de pantalon ! Et dire que notre guide en faisait des nuits blanches depuis plusieurs jours…

Le camp de Bayankol n’était plus très loin, au carrefour de deux vallées et à 3250 m d’altitude. Nous avons eu là le sentiment de retrouver une (relative) civilisation : quelques tentes qui n’étaient pas les nôtres (trois alpinistes tchèques en partance pour l’ascension des pics Bayankol et Kazakhstan… et qui ont un peu dû se sentir un peu envahis par notre arrivée). Et puis, comble du luxe en ces parages, une passerelle permettant de franchir le dernier torrent à pied sec !

Par contre pour ce qui est de la toilette, il ne fallait pas trop en demander… Heureusement le temps était très ensoleillé et le torrent pouvait très bien faire l’affaire.

L’après-midi, notre guide nous a organisé un petit extra pour aller admirer de plus près la fantastique muraille de rocs et de glace qui nous dominait maintenant totalement. Et une fois n’est pas coutume, j’ai participé à cette excursion, ayant d’ordinaire plutôt l’habitude de me cantonner au programme officiel. Je ne l’ai certes pas regretté, mais je dois avouer que le rythme, bien plus soutenu que d’habitude dans ce trek (environ 400 m/h de montée pendant une heure, au-delà des 3000 m) était un peu limite pour moi. Nous avons monté le long d’une butte qui est aussi un contrefort lointain du pic Kazakhstan (c’était d’ailleurs l’itinéraire que suivraient les alpinistes tchèques). La vue rapprochée que l’on avait de la paroi du pic de Marbre était quand même magnifique.

Le lendemain, par une journée radieuse, nous avons effectué une balade aller-retour jusqu’à un col à environ 4000 m situé sur la frontière chinoise (col appelé de ce fait « col Chinois » sur les brochures des agences de voyages, j’ai aussi trouvé le nom de col Kitaiski mais l’authenticité de ce dernier serait à confirmer). Une très belle balade de moyenne montagne mais dans un environnement glaciaire, et se terminant dans la neige avec une vue magnifique sur le très sauvage versant chinois de la chaîne. Notons que le voyage de l’année passée (décrit dans Trek Magazine) n’avait pas pu effectuer cette excursion en raison du mauvais temps.

Le sentier du col Kitaiski est balisé de cairns et assez bien marqué, en tout cas bien plus que ce à quoi les parages nous ont habitués. Et contrairement à ce que l’on aurait pu craindre, il quitte assez vite les éboulis et la moraine pour gagner une verte prairie qui occupe la partie supérieure du versant. Ce n’est que pour la montée terminale, juste avant le col, que l’on retrouve les cailloux.